Comment définiriez vous la notion de co-diagnostic ?
Petit détour par le domaine de la santé
La notion de diagnostic nous est connue de toutes et tous comme la compréhension des causes qui amènent des désordres dans notre santé. D’une certaine manière lorsque nous sommes face au médecin, le diagnostic devient co-diagnostic. Il y a toujours une part d’échange et de construction commune dans la compréhension de la maladie et jusque dans la compliance face au remède. Il faut une part de “co-croyance” pour comprendre un diagnostic qui confine donc au co-diagnostic plus ou moins conscient ou assumé.
Mais pour comprendre de manière holistique le problème, il y a lieu également de questionner les différents systèmes organiques, voire symboliques et leurs interactions. Ce qui suppose la consultation de plusieurs spécialistes analysant différents niveaux de la problématique et les interactions qu’il y a entre elles (dans le meilleur des cas), ce qui peut amener à définir une autre “direction” du co-, celle qui s’organise entre experts aux disciplines diverses…
Retour aux risques socio-environnementaux
Sans doute la question n’est-elle pas si différente dès lors qu’il s’agit de la question de risques c’est-à-dire toujours liés à des questions environnementalo-sociales, à la différence près évidemment qu’elle engage des collectifs humains et non humains plus larges. L’inondation
Inondation
À Bruxelles, où les sols ont été intensément imperméabilisés et où les eaux pluviales sont rejetées avec les eaux usées dans les canalisations souterraines, les inondations sont essentiellement liées aux débordements des égouts sous l’effet de l’afflux rapide d’une importante quantité d’eau de ruissellement.
, par exemple, est toujours un phénomène hybride intégrant certes des éléments environnementaux non humains, les régimes de pluie, la morphologie de la vallée, la capacité d’exutoire
Exutoire
Issue par laquelle un ensemble d’eaux est évacué, s’écoulant le plus souvent par gravité. Dans un bassin versant, il est généralement représenté par un cours d’eau ou un collecteur en fond de vallée.
, la présence d’une végétation, les capacités d’infiltration
Infiltration
Représente la quantité d’eau pluviale qui percole par gravité dans un sol, naturel ou non. La capacité d’infiltration d’un sol, ou perméabilité, dépend de sa nature (porosité, composition) et de sa teneur originelle en eau. Ainsi, une surface bitumée sera qualifiée d’imperméable (infiltration faible) tandis qu’un sol sableux sera qualifié de très perméable (infiltration importante).
du sol, la hauteur de la nappe phréatique
Nappe phréatique
Masse d’eau que l’on rencontre à faible profondeur. Contenue dans des roches perméables (à Bruxelles des sables), l’eau des nappes phréatiques est « libre », elle « ressort » naturellement (sources) ou par exploitation (drainage, pompage,...). L’aquifère est le contenant (la roche où circule l’eau) et la nappe phréatique le contenu (l’eau qui circule dans la roche). D’après et Bruxelles Environnement.
, etc., toutes choses non humaines. Mais aussi humains, le choix d’habiter un fond de vallée, les capacités de drainage
Drainage
ou de rétention des écoulements, les autres capacités techniques pour se défendre de l’inondation, l’imperméabilisation des sols, le dérèglement climatique par les activités humaines.
L’inondation, par exemple, est toujours un phénomène hybride intégrant certes des éléments environnementaux non humains, les régimes de pluie, la morphologie de la vallée, la capacité d’exutoire, la présence d’une végétation, les capacités d’infiltration du sol, la hauteur de la nappe phréatique, etc., toutes choses non humaines. Mais aussi humains, le choix d’habiter un fond de vallée, les capacités de drainage ou de rétention des écoulements, les autres capacités techniques pour se défendre de l’inondation, l’imperméabilisation des sols, le dérèglement climatique par les activités humaines.
Une inondation est un phénomène hybride
Par ailleurs, nous parlerons d’inondation dès lors que la crue ou le débordement se confronte à des usages humains “normaux” de l’espace soumis à la crue, provoquant des destructions, des dégâts et de la souffrance du point de vue des humains qui les subissent. Ce qui est donc ipso-facto une interprétation sociale des événements. La notion de risque doit être prise ici du point de vue des humains, dès lors que nous parlons d’égalité sociale ou spatiale, cependant, nous n’ignorons pas que la notion de risque peut s’adresser à des non humains, tels ce qui concerne la biodiversité
Biodiversité
par exemple. Nous laisserons cet aspect de côté pour le moment.
Une inondation est donc un phénomène non désiré et subi par des humains dont on peut chercher à comprendre les causes, mais aussi la quantité de dégâts, physiques ou de souffrance qu’elle procure ou d’adaptabilité qu’elle suppose chez les personnes qui les subissent. Par ailleurs, il est des humains qui ne subissent pas les inondations et qui sont pourtant impliqués dans la “production” du problème ou de la solution. Nous parlons à cet égard d’interdépendance.
L’on perçoit dès lors que la question du co-diagnostic va être nécessairement éco-multi-systémique, engageant plusieurs niveaux de causalités enchevêtrées, intégrant des systèmes en partie indépendants mais aussi reliés, des systèmes de gouvernance pourtant pas toujours corrélés et coodonnés.
Le co-diagnostic, une notion plurielle
L’on perçoit dès lors que la question du co-diagnostic va être nécessairement éco-multi-systémique, engageant plusieurs niveaux de causalités enchevêtrées, intégrant des systèmes en partie indépendants mais aussi reliés, des systèmes de gouvernance pourtant pas toujours corrélés et coodonnés. Cela va poser la question de l’expertise - qui est expert et de quoi ? - et l’on va voir qu’il n’y a rien de moins simple que cela, les expertises sont elles-mêmes enchevêtrées.
Il ne s’agit pas dans notre propos de tout confondre et de laisser accroire que quiconque peut devenir hydrologue ou urbaniste, mais l’inverse est également vrai, il ne s’agit pas de faire accroire que l’expert peut rendre compte de toutes les questions d’usage, ou de choix éthiques. Nous sommes partant ici pour considérer que le politique, c’est à dire ce qui appartiendra à la décision s’apparente à une discussion entre les faits et valeurs. Cet espace de discussion ne s’inscrit pas seulement dans les structures idoines de la démocratie représentative - même au niveau local - mais également, selon nous, dans des espaces de dialogues, de discussions, de remises d’avis, voir de co-décision, donnant la parole aux multiples choses que sont les faits et les valeurs, dans ce qui fait situation.
Dans quel contexte utilisez vous ce mot ? Avec qui ? Donnez un exemple.
Un enjeu constitutif de notre FVLab
Le FVLab de Bruxelles s’est inscrit d’emblée sur une situation où le risque d’inondation est central. C’est un enjeu constitutif àla base de la recherche-action dans ce Lab.. Pour la partie de la société civile inscrite de longue date dans la problématique de la rue Gray, la question du co-diagnostic est présente d’entrée de jeu. Se fondant sur une action antérieure à la naissance de Fairville construite dans le cadre de la plate-forme Délier les fils de l’eau, une première approche du co-diagnostic s’est appuyée sur une proposition faite par un hydrologue universitaire et employé au sein d’un des opérateurs de l’eau aux habitants de la rue Gray autour du système hydraulique
Hydraulique
Science appliquée ayant pour objet d’étude la caractérisation empirique des liquides et des fluides.
de gestion de l’eau.
Une dimension hydraulique et technique
Ce système concerne les éléments plus techniques et tuyautaires déjà mis en place historiquement pour répondre à la fois aux questions de l’assainissement et de l’inondation (le système d’égouttage, ici) . On ne va pas entrer dans les détails ici, mais sachons que ce système est composé d’éléments à la fois collectifs (les égouts et les collecteurs, le bassin d’orage, etc.) gérés par les institutions publiques et par des éléments privés raccordés aux premiers, afin de renvoyer les eaux usées vers le système d’assainissement ainsi que les eaux de pluies recueillies sur la parcelle (gouttière, raccordement aux égouts, etc.). La notion de co-diagnostic proposée par l’un des opérateurs de l’eau, donc, a un double objectif qui est de mieux connaître le régime d’inondations de retour d’eaux brunes dans les caves des gens en fonction des régimes de pluie et inversement, connaissant mieux les problématique au temps T0 de la pluie inondante, de connaître mieux comment fonctionne le système collectif. Ce premier paquet cohérent de co-diagnostic suppose qu’il y ait des données amenées tant par les habitant·e·s (les experts ne peuvent être dans toutes les caves du quartier à la fois au moment des pluies inondantes) et des données amenées par les experts techniques sur le régime d’action des tuyaux, du bassin d’orage, le tout corrélé également aux pluies.
Ce premier paquet cohérent de co-diagnostic suppose qu’il y ait des données amenées tant par les habitant·e·s (les experts ne peuvent être dans toutes les caves du quartier à la fois au moment des pluies inondantes) et des données amenées par les experts techniques sur le régime d’action des tuyaux, du bassin d’orage, le tout corrélé également aux pluies.
Une dimension hydrologique et spatial
Une deuxième dimension aussi discutée avec l’hydrologue mais amenant à travailler avec d’autres opérateurs de l’eau - ce qui n’est pas le encore le cas -, est hydrologique, car les habitants ne souffrent pas seulement de retours d’égouts, mais également d’infiltration d’eau par remontées de nappes phréatiques et aussi - on l’a vu en 2024 - par ruissellement directement dans les rues, débordant dans les caves ou mêmes les rez de chaussée vu les hauteurs d’eau. Il y a lieu d’avoir une meilleure connaissance de ce qui se joue à ce niveau et là encore, l’observation citoyenne est centrale, la connaissance des flux, leurs observations, etc. demande - au moment de la pluie - une observation que l’hydrologue ne peut faire seul.
Mais elle doit être corrélée avec la connaissance hydrologique, dans le fond de vallée en connaissant mieux les hauteurs de nappe en fonction des régimes de pluie. Il s’agit dès lors de mieux connaître le potentiel de drainage du sous sol, ou de mieux connaître comment favoriser ce drainage et pour emmener les eaux où ? Ce qui va poser d’autres questions d’aménagement du territoire et d’autres systèmes décisionnels encore…
Il s’agit dès lors de mieux connaître le potentiel de drainage du sous sol, ou de mieux connaître comment favoriser ce drainage et pour emmener les eaux où ?
Une gestion fondée sur la nature
Concernant le ruissellement et les écoulement excessifs, l’on sait aujourd’hui qu’il faut pratiquer l’infiltration des eaux de pluie dans le sol ou sa rétention, ce qui pose là aussi l’action des personnes impliquées pour co-décider sur les pentes de la vallée (on élargit donc le champ d’action du fond de la vallée à la vallée) des dispositifs de rétention gestion fondés sur la nature (dits aussi à la source et de basse intensité technique, ce qui en permet l’appropriation collective) dans les voiries et autres espaces publics de l’eau (en fonction des usages collectifs) et dans les espaces privés, chacun devant faire sa part. Le codiagnostic, spatial est de mise, il s’agit aussi de mieux connaître les capacités d’infiltration sur les hauteurs et les répercussions que cela a sur la nappe dans le fond de la vallée, …
Sans oublier la question sociale
Mais il faudra bien toucher à des questions plus spécifiquement sociales, comme celle de la place des logements vides et ou de la qualité de vie et de santé des habitant·e·s. Et l’on voit que les ramifications deviennent nombreuses. Jusqu’à se poser les questions du diagnostic culturel du territoire, c’est à dire quelles sont les compétences, les savoirs qui peuvent s’offrir à la dynamique locale et à son renforcement… Il est évident que ce sont des explorations qui ne peuvent se faire que dans la durée. C’est en tout cas à partir d’une telle dynamique d’enquête que la problématique de l’eau est aussi apparue.
Des points de vue opposés dan le FVLab
En ce qui concerne le FVLab, les points de vue se sont largement opposés à cet égard. Le point de vue institutionnel étant d’avoir une interprétation extrêmement restrictive de la notion de codiagnostic pour finir par proposer quelque chose qui a été nommé par l’institution publique d’auto-diagnostic des habitant·e·s de leur espace privé renvoyant les partenaires (académique, universitaire) du FVLab à un diagnostic à l’analyse individualisée, (maison par maison). Ce qui n’est évidemment pas du ressort des équipes de recherche du FVLab non formées et ne possédant pas les outils pour faire ce type de diagnostic architectural, alors que justement ce qui était initialement demandé (avant l’existence de FV) aux pouvoirs publics était de cet ordre-là pour ce qui est du diagnostic hydraulique.
Le point de vue institutionnel étant d’avoir une interprétation extrêmement restrictive de la notion de codiagnostic pour finir par proposer quelque chose qui a été nommé par l’institution publique d’auto-diagnostic des habitant·e·s de leur espace privé renvoyant les partenaires (académique, universitaire) du FVLab à un diagnostic à l’analyse individualisée, (maison par maison)
En quoi l’utilisation de ce mot est importante pour vous ?
Oui, pour les EGEB cette approche multi-systémique est constitutive de son approche depuis son émergence en 2010. Cela s’est renforcé dans le cadre du projet de recherche-action Brusseau (2017 - 2019), etc. où avec ce que nous avons appelé les communautés hydrologiques composées de scientifiques ou techniciens divers (hydrologues, écologues, architectes, urbanistes,...), habitant·e·s et société civile, nous avons mené des codiagnostics de problèmes et solution sur les bassins versants, afin de réduire les inondations. Des sortes d’études participatives, proches des sciences citoyennes.
Ces communautés hydrologiques avaient montré que l’expertise scientifique et technique pouvait largement profiter des observations et connaissances des lieux que les habitants en avaient ainsi que de leur capacités à s’investir, à penser aux absents (représenter d’autres que soi-même), à exprimer les valeurs qu’ils portent, etc., pour former un capital de savoir sur les potentiels des collectifs humains et non humains en termes de Gestion intégrée de l’eau de pluie Gestion intégrée de l'eau de pluie , par exemple.
Ces communautés hydrologiques avaient montré que l’expertise scientifique et technique pouvait largement profiter des observations et connaissances des lieux que les habitants en avaient
Comment le contexte culturel influence-t-il la compréhension de ce mot ?
Il me semble que le mot diagostic, ou co-diagnostic doit pouvoir être compris par toutes les cultures… Rechercher les causes de ce qui crée un désordre peut se traduire dans tous les espaces culturels. Il est probable par contre que tous les acteurs ne verront pas les mêmes causes en fonction d’une multitude de facteurs… Comme on le voit ci-dessous, il est possible qu’une culture institutionnelle donnée, ne soit pas équivalente à une culture citoyenne…
Par exemple, la partie communale/institutionnelle a accepté ce terme et se l’est également appropriée, mais pour, petit à petit en faire, son inverse avec la notion d’auto-diagnostic.
La partie communale/institutionnelle a accepté ce terme et se l’est également appropriée, mais pour, petit à petit en faire, son inverse avec la notion d’auto-diagnostic.
Est ce que ce corps à quelque chose à voir avec la notion de démocratie ?
Bien sûr... Puisqu’il s’agit d’un partage de connaissances, pris dans un sens large, pour comprendre collectivement tous ceux que cela concerne. Le partage des savoirs est aussi une condition de base pour partager une capacité à décider, ce qui ramène à la question de la démocratie.
Dans ce cas spécifique, nous disons qu’une part de la définition de la notion de démocratie s’inscrit dans un partage des savoirs et du pouvoirs. On rejoint ici la notion de démocratie directe, pouvant prendre des formes variées et inventives. Dans une telle perspective nous verrions bien quelques chose qui puisse ressembler à un Parlement des choses de l’eau et du paysage dans la vallée du Maelbeek.
Bien entendu, dans l’état actuel des capacités de coproduction sur ce type de questions à Bruxelles, cela semble très utopique.