« La rivière serpentait à travers cette agglomération de petites maisons tassées ( ) ses bras s’étendaient partout, avec des amas de grosses écumes jaunâtres aux barrages, des remous de vapeurs bouillantes le long des usines, des traînements lents de flaques huileuses sur tout son parcours. » - Camille Lemonnier, la Belgique

Jean-Baptiste Van Moer, le moulin de l’âne dit Ezelmolen, près de l’église Notre-Dame de Bon Secours / Musée de la Ville de Bruxelles – Inventaire du patrimoine mobilier
« In Brussel heb ik daarom inmiddels afgeleerd om nostalgisch te zijn. Ik schrijf graag over hoe het was, ik verwonder me ook graag over wàt het was, maar ik ben waarschijnlijk toch zo’n Brusselaar in hart nieren,dat ik het veleden niet kan betreuren. Wat het geweest is, is geweest. Als je dit niet leert word je in Brussel snel derpessief. Nostalgie is geen emotie waarmee je hier kunt [1] – Eric de Kuyper, Een passie voor Brussel
Sommaire
Ce texte reprend partiellement le contenu d’une visite effectuée en 2016 à la demande de l’artiste Anna Raimondo, dans le cadre d’un atelier qui aboutit à la création d’une promenade sonore et musicale sur les traces (visibles ou non) de la rivière dans le Centre Ville.?

Jean-Baptiste Van Moer, bras la Senne, vue prise d’une maison de la rue des Chartreux - Hôtel de Ville, Antichambre du Bourgmestre
Entre nostalgie et abjection
Le récit du voûtement de la Senne à Bruxelles en appelle à deux sentiments contradictoires : la nostalgie qu’évoquent des représentations du pittoresque disparu. Emblématiques sont ici les peintures de Jean-baptiste VAN MOER, qui décorent les salons de l’Hôtel de Ville. C’est le bourgmestre Jules Anspach lui-même, l’artisan de l’éradication des vieux quartiers, qui chargea l’artiste de les représenter à la veille de leur disparition [2]. Et l’artiste les nimba d’une lumière vive, qu’il avait ramené de son voyage en Italie, leur conférant un charme en forte contradiction avec les descriptions de l’époque. Citons Camille Lemonnier [3] :« Un délabrement de masures vermoulues, fleuries de mousses veloutées, avec des giroflées sauvages dans les crevasses, mettait tout le long de la Senne ses pans de mur déjetés, surchargées de logettes en bois pendant en surplomb sur les eaux terreuse, et hérissées de déversoirs en pierre par où dégoulinaient les lessives des ménages
( ) La rivière serpentait à travers cette agglomération de petites maisons tassées ( ) ses bras s’étendaient partout, avec des amas de grosses écumes jaunâtres aux barrages, des remous de vapeurs bouillantes le long des usines, des traînements lents de flaques huileuses sur tout son parcours.
( ) En automne, des brouillards montaient de ses vases, assombrissant l’air de crêpes opaques à travers lesquels les réverbères, le soir ; avaient l’air d’yeux larmoyants ; et ses pestilences saturaient l’atmosphère d’une odeur particulière, où se confondaient des relents de caoutchouc, de cambouis et de vieille suie mouillée ».

Jean-Baptiste Van Moer, bras la Senne vers le Cabaret de l’Ours - 1868 - nous sommes grosso modo rue Auguste Orts et regardons vers la bourse - Musée royaux des Beaux-Arts - Wikipedia Commons
Entre légende et réalité historique
C’est donc dans le troisième tiers du XIXe siècle que le centre ville connut une transformation profonde, et que la rivière qui l’avait vu naître disparut, du moins dans le centre, de la vue et des mémoires. Les Bras de la Senne continuèrent à couler à ciel ouvert dans les quartiers industriels et populaires entourant le centre (Saint-Gilles, Anderlecht, Molenbeek… - ce jusqu’au second voûtement, entamé dans les années 30 et achevé en 1955).
On a longtemps associé la décision du (premier) voûtement de la Senne à l’épidémie de choléra qui, en 1866, fit plus de 3.500 morts dans la ville… [4]. Dès 1861, En 1861, la Province du Brabant institue, de concert avec la Ville de Bruxelles et l’Etat central une commission dite des “trois pouvoirs” pour étudier les moyens de traiter les problèmes posés par la pollution de la Senne [5]. Un premier rapport, présenté au conseil communal en 1863 par Jules Anspach, citait, parmi les grands travaux que la Ville souhaitait réaliser, le « voûtement ou détournement de la Senne » [6]. De nombreux projets furent présentés, les uns faisant disparaître la Senne sous terre, d’autres la maintenaient à ciel ouvert tout en la redressant. Et c’est en octobre 1865 que le Conseil approuva le projet de Léon-Pierre Suys, fortement soutenu par Anspach, et qui consistait « à faire passer le bras principal de la Senne – les bras secondaires étant supprimés – dans un voûtement de quelque 2.000 mètres de longueur, s’étendant du boulevard du Midi ou boulevard d’Anvers. » [7]. Tout au plus l’épidémie de choléra, qui coïncida avec la décision de mise en œuvre des travaux, leur fournit-elle un prétexte et auréola Anspach d’une légitimité pour sa gestion de la crise sanitaire. C’est le projet qui a été réalisé tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Travaux de voûtement de la Senne en 1870 pour la création du boulevard Anspach actuel. Vue des travaux de la rue Marché-aux Poulets à la rue Fossé
Fossé
Dans l’Atlas des cours d’eau non navigables ni flottables, sont repris les fossés qui revêtent une importance manifeste pour le réseau hydrographique de par le rôle qu’ils peuvent jouer à savoir pour le développement de la biodiversité et la prévention des risques d’inondation (tamponnage, rétention temporaire).
Ces fossés ne sont pas alimentés en continu par de l’eau et peuvent être provisoirement à sec.
-aux-Loups, vers l’ancien temple des Augustins - IRPA - on reconnaît les voûtes du double pertuis
Pertuis
À Bruxelles, un pertuis désigne une canalisation souterraine destiné à recevoir des eaux claires, plus souvent spécifiquement celles d’un cours d’eau. Celui-ci peut alors être décrit comme voûté.
et, sur la gauche, le collecteur en construction.
Enjeux urbanistiques, sociaux...
Les raisons invoquée pour justifier le voûtement étaient certes d’ordre sanitaire. Les quartiers où serpentaient la rivière étaient extrêmement denses, délabrés, voire insalubres… Et peu contrôlables. « En ces culs-de-sacs grêles et ces étroites rues où le passage d’un chariot faisait refluer les groupes vers les maisons, habitait un peuple [ ] indépendant, narquois, badaud, ami des kermesses, des jeux populaires et des réunions où l’on chante et boit. Là vivait l’ouvrier des fabriques, des brasseries, des minoteries, des multiples petites industries qui en ces temps pullulaient dans le quartier... »
Les tanneries, fabriques de chandelle… s’ajoutaient aux précédentes et toutes rejetaient dans les bras de la rivières des eaux polluées… Auxquelles s’ajoutaient celles rejetées, en amont de la ville, par les industries qui s’implantaient dans la plaine alluviale, côté Anderlecht, Saint-Gilles… Surtout, ce sont toutes les eaux usées de la ville, avec le développement du réseau d’égout, qui aboutissait à la rivière. ainsi que le relève l’historienne Ananda KOHLBRENNER dans un article en 2014, « au cours des années 1860, alors que le tout-à-l’égout tend à se généraliser, le rejet des matières fécales dans la Senne est dénoncé par les autorités locales et les communes en aval comme une des principales causes de la corruption des eaux de ce cours d’eau » [8].
Le tissu extrêmement dense si situait en outre au sein de la plaine alluviale d’une rivière dont on connaissait les « caprices », les montées périodiques de niveau. Les quartiers subissaient donc des « débordements périodiques », parfois des inondations dramatiques comme en 1850. .
La gestion des travaux, brocardée par un caricaturiste de l’époque (Frédéric Poublon) - Archives de la Ville de Bruxelles
Ambitions et échec relatif
Au regard de cette situation, le but des travaux était, outre la prévention des inondations, de séparer les eaux usées (de les acheminer vers les collecteurs) des eaux de la rivière (enfermées dans une canalisation souterraine qu’à Bruxelles on appellera pertuis).
Néanmoins, l’ambition est aussi de faciliter la circulation des humains et des véhicules (même si l’automobile n’avait pas encore été inventée) et de ramener vers le centre ville les classes aisées, davantage attirée par les nouveaux quartiers, plus aérés qui se construisent dans les faubourgs.
Anspach lorgne vers les travaux de Haussmann, et rêve de boulevards comme à Paris, avec leur ligne continue de balcons [9].
Mais l’entreprise ne fut pas tellement couronnée de succès. les immeubles à la Haussmann ne sont guère du goût de la bourgeoise bruxelloise, plus individualiste que la parisienne… Dans les années 1870, la ville dut se résoudre promouvoir un bâti présentant plus grande diversité architecturale. On en retrouve la trace aux alentours de la place de Brouckère.
L’opération immobilière, d’inspiration libérale, ne réussit pas vraiment. L’exécution des travaux, confiés à la Belgian Public Works Company, société anglaise, connut aussi quelques déboires. Au terme de péripéties marquées par le « caractère peu scrupuleux de certains de ses dirigeants » , celle-ci abandonna les travaux en 1871, et comme souvent dans ces cas-là, c’est in fine le pouvoir public qui essuya les plâtres…
Palais du Midi
Les abords des boulevards furent aussi dévolus au Commerce : les grandes halles à l’emplacement de l’actuel centre administratif de la ville ou encore le Palais du Midi. Produit donc d’un vision urbaine surplombante, il remplit néanmoins, au cours des décennies diverses fonctions, en particulier, au cours de ces dernières années, tandis que ses espaces commerciaux aux rez-de-chaussées accueillaient une vie économique en plein essor, ses étages, largement transformés en espaces sportifs, accueillaient divers clubs répondant à un important besoin social local de loisirs accessibles. Répétition ou bégaiement de l’histoire, c’est à nouveau un projet d’infrastructure souterraine qui a conduit à mettre à mal un lieu de vie populaire… Un nouvel échec d’un certain type de réponse aux besoins de la ville et de ses habitant-es...

Entre patriarcat et domination des éléments de la nature... allégorie de la Senne enfermée dans sa voûte, Paul Devigne, au pied du Monument célébrant l’œuvre du Bourgmestre Anspach...
La Senne (en)voûtée
La balade se termina au Marché au Poisson, où a été reconstruite la fontaine monumentale érigée jadis place de Brouckère en l’honneur de Jules Anspach. Surchargé de symboles maçonniques et d’allégories évoquant l’œuvre du bonhomme, le monument présenté entre autres, à sa base, n guise d’évocation de la rivière enfermée dans son pertuis, une femme recroquevillée sur elle-même sous une arche étroite. Cette représentation n’est-elle pas emblématique pourrions-nous dire d’une mentalité marque par le patriarcat et la volonté de dominer les éléments de la nature ?

Jean-Baptiste Van Moer - Moulin de la barbe ou "Baertmolen", rue de la Petite île - Hôtel de Ville, Antichambre du Bourgmestre
Bibliographie
- Itinéraire de la Franc-maçonnerie à Bruxelles, société royale belge de géographie, 2000
- ANGENOT, Martin, HENDRICK, Aude, SYMONS, Thérèse, Les entrailles de Bruxelles, le charme discret des égouts bruxellois, Historia Bruxellæ, 2019
- DE KUYPER, Eric , Een passie voor Brussel, Amsterdam, Babylon de Geus, 1995
- KOHLBRENNER, Ananda, De l’engrais au déchet, des campagnes à la rivière : une histoire de Bruxelles et de ses excréments – Brussels Studies, 2014 https://journals.openedition.org/brussels/1224
- LEBLICQ, Yvon, L’évolution de la physionomie de Bruxelles au XIXe siècle, in Bruxelles, construire et reconstruire une ville, Architecture et Aménagement urbain 1780-1914, Bruxelles, Crédit communal de Belgique, 1979
