La notion de rapport d’existence

Entre le rapport de soin et le rapport de force

Article encore en chantier

La notion de rapport d’existence ne semble pas exister comme concept. Une courte recherche sur un moteur de recherche classique n’apporte aucune occurence, en tout cas en français. On retrouve, bien sûr la notion de rapport de force, décrite et utilisée abondamment, mais ne se réfère aucunement à une idée de type rapport d’existence.

Nous avons utilisé cette "notion" dans une de nos chroniques du Maelbeek, lorsque les habitant·e·s ide la rue Gray et des alentours ont décidé d’utiliser le dispositif réglementaire de l’interpellation ciouyenne du Conseil communal sur les questions d’inondation Inondation À Bruxelles, où les sols ont été intensément imperméabilisés et où les eaux pluviales sont rejetées avec les eaux usées dans les canalisations souterraines, les inondations sont essentiellement liées aux débordements des égouts sous l’effet de l’afflux rapide d’une importante quantité d’eau de ruissellement. . Nous y avons vu une tentative d’exister dans un mouvement hybride combinant rapport de force et rapport de soin...

Cette notion, non reconnue académiquement est peut-être porteuse d’une capacité à agir nouvelle. Elle est discutée dans le cadre d’un questionnement proposé par Fairville.

, par Dominique Nalpas

Comment définiriez vous ce mot ?

Nous allons donc ici proposer une tentative de définition de ce terme, disons assez intuitive. C’est une notion qui nous est venue pour tenter d’expliquer à un moment donné ce qui était en train de se jouer dans la situation rue Gray.

Nous allons approcher une telle définition à partir de ses composantes. La notion de rapport en tant que tel suppose une mise en relation entre choses diverses selon des modalités qui peuvent être très différentes en fonction des types d’objets qui sont mis en rapport les uns avec les autres (les objets ici pouvant être des des personnes, des êtres vivants ou des choses, des concepts, etc.).

Dans la recherche sur moteur de recherche, on trouvera aisément la notion de rapport social. Mais dire que deux groupes de personnes par exemple ont un rapport social entre eux reste très évasif, pas assez spécifique, sans doute pas assez explicite de ce que chacun des groupes entrant dans le rapport social en question ait conscience de leur réalité. Le rapport social définit une sorte de relation d’objets sociaux mal définis.

La notion d’existence est, elle, beaucoup plus complexe et précise. Exister, cela veut dire dans un jargon commun, se situer dans la réalité. Mais le terme d’existence va flirter avec d’autres choses comme “sortir de” dans le sens de “naître “, mais aussi dans le sens de “se manifester au monde”. D’une certaine manière, il s’agit de prendre conscience de soi dans cet être au monde mais qui ne peut se faire que dans la relation à l’autre.

Le rapport d’existence est donc ce qui se manifeste dans une relation entre des entités sociales différentes, mais conscients d’être mutuellement existants et dans le cas qui nous occupe, entre collectifs humains, même de nature très différentes - puisque d’un côté, il s’agit qui se faisant se manifestent dans la réalité, font la réalité et conscience de cette réalité.

Le rapport d’existence est donc ce qui se manifeste dans une relation entre des entités sociales différentes, mais conscients d’être mutuellement existants et dans le cas qui nous occupe, entre collectifs humains, même de nature très différentes - puisque d’un côté, il s’agit qui se faisant se manifestent dans la réalité, font la réalité et conscience de cette réalité.

Dans quel contexte utilisez-vous ce mot ? Donnez un exemple.

C’est de manière assez fortuite, mais toutefois comme une sorte d’évidence que ce terme est apparu. Rappelons le contexte de notre action. Des habitants sont inondés depuis plusieurs années et tentent de faire connaître leurs problèmes de manière assez isolée et peu organisée. Il est des lieux où les habitant·e·s se rencontrent parfois pour en parler, mais cela ne s’organise pas vraiment de manière structurée. Pendant longtemps, il n’y a pas eu de véritable collectif.

Les institutions publiques interpellées pour demander un soutien face à ce qui pour certain apparaît comme une catastrophe - en tout cas une grande difficulté -, soit ne répondent pas, soit se renvoient les habitante·s de l’une à l’autre, se rejetant la responsabilité dans ce qui devient une situation kakaïenne qui dure depuis longtemps, c’est quasi devenu structurel. Il n’y a aucune reconnaissance de la problématique des inondations par les pouvoirs publics et ce pendant des années. Il n’y a, dès lors aucun rapport de rien : d’une part le collectif n’existe pas vraiment et d’autre part, la commune ne reconnaît pas la problématique (pourtant bien existante elle).

Avec Délier les fils de l’eau, pour la première fois, se met en place une manière structurée d’organiser un collectif pouvant faire exister la problématique des inondations avec ce que cela génère comme souffrances et vécu d’injustice pour celles et ceux qui les subissent. Voir l’ensemble de l’enquête : des gens inondés dans le rue Gray, est-une fatalité ?.

Parmi les acteurs professionnels de Délier les fils de l’eau, il en est qui parlent de soutenir la création d’ un rapport de force

Parmi les acteurs professionnels de Délier les fils de l’eau, il en est qui parlent de soutenir la création d’un rapport de force afin d’imposer à l’agent politique cette question des inondations. La méthode pour y arriver n’est pas encore connue, mais laisse supposer une sorte de frontalité, notamment par l’utilisation des médias, le rapport au grand nombre, la référence à une éthique de l’égalité et la multiplication des alliances.

Les EGEB, eux, dans le cadre du projet Fairville se trouvent, eux, dans une situation de recherche de co-production avec le pouvoir communal qui est un partenaire associé de la recherche-action - notamment d’un codiagnostic de la problématique des inondations - et donc dans une recherche de relation de confiance avec l’administration communale. L’opposition frontale ne serait pas propice à cette recherche de co-production.

C’est, voyant que les choses ne bougeaient pas ou très peu depuis les années où les habitant·e·s tentent de faire entendre leur voix, que des habitant·e·s et Délier les fils de l’eau – dont certains envisagent plutôt le rapport de force – ont décidé d’utiliser le dispositif légal de l’interpellation communale pour faire exister leur problème aux yeux de la commune et des pouvoirs publics plus spécifiquement au niveau politique et pas seulement administratif.

S’est engagé à ce moment-là un renforcement de l’existence du collectif de la rue Gray dans le sens de devenant réel, plus consistant tout au moins, par les discussions qui ont été nécessaires collectivement pour écrire et rendre concret le plaidoyer. Il y a donc un rapport d’existence interne au groupe, entre personnes qui se construit ou se génère à l’épreuve de sa mise en relation avec le Conseil communal. Ce faisant, il y a aussi rapport d’existence avec ce dernier par la manifestation de réalité explicite et structurée lors de l’interpellation même, face au Conseil pris dans sa diversité : chacun des partis élus, majorité comme opposition doit pouvoir prendre position face au collectif d’interpellation.

Cette mise en relation spécifique dans le cadre de cette interpellation du Conseil communal crée, selon nous, ce rapport d’existence, cependant, sans passer par un rapport de force, ou du moins en le faisant passé dans ce cadre réglementaire.

Cette mise en relation spécifique dans le cadre de cette interpellation du Conseil communal crée, selon nous, ce rapport d’existence, cependant, sans passer par un rapport de force, ou du moins en le faisant passé dans ce cadre réglementaire. Avec cet intérêt particulier que si conflit il devait y avoir, c’est celui qui existe de facto entre groupes politiques réunis au sein du Conseil pouvant dès lors amener à créer une sorte de compétition entre ces derniers à qui fera la meilleure offre de reconnaissance du collectif citoyen d’interpellation du Conseil Communal. Ce qui fut en partie le cas dans la situation qui nous concerne.

Quelle est l’importance de l’usage de ce mot selon vous ? L’utilisez vous de manière quotidienne ? Est ce un mot porte drapeau ?

Cette notion de rapport d’existence met en avant le fait de la relation en tant que telle autant que ce qui fait l’objet de la relation (la problématique, le pouvoir). Ce rapport d’existence viendrait se placer quelque part – à un méta niveau peut-être, ou au contraire de manière plus immanente – entre rapport de force, rapport de soin, rapport de coopération, etc. Partout il y a rapport d’existence, même au sein du conflit et pour beaucoup aussi grâce au conflit.

Sauf quand il n’y a pas reconnaissance, rien. Et l’on se souviendra qu’au départ, il n’y avait aucune reconnaissance de l’existence de la problématique des inondations dans la rue Gray par aucun pouvoir public : “ne touchez pas à cette question” a-t-il été dit de manière informelle par une personne politique dont on ne peut dévoiler l’identité ou encore “c’est normal, les gens habitent dans un fond de vallée” ou encore “c’est des remontées de nappe” sous entendu “il n’y a pas d’inondation Inondation À Bruxelles, où les sols ont été intensément imperméabilisés et où les eaux pluviales sont rejetées avec les eaux usées dans les canalisations souterraines, les inondations sont essentiellement liées aux débordements des égouts sous l’effet de l’afflux rapide d’une importante quantité d’eau de ruissellement. par retour d’égout”. Délier les fils de l’eau a correspondu à la mise en existence publique de la problématique de l’inondation et corrélativement a soutenu la mise en existence du collectif d’habitant·e·s qui pouvait commencer à porter une revendication.

Même la guerre est un rapport d’existence, mais il existe parfois des situations où ce il n’y a que le vide, le rien, l’annihilation de l’autre par la non reconnaissance de son existence, de son altérité ou de sa non égalité en humanité, ce qui est pire que tout : le non rapport d’existence.

Comment le contexte culturel influence-il la compréhension de ce mot ?

C’est très difficile d’y répondre vu que ce terme n’est pas connu (voir existant). Mais dans les milieux militants ou activistes et plus généralement en science politique, c’est la notion de rapport de force qui domine largement, presque comme une finalité en soi, renvoyant à un système binaire : on gagne ou on perd.

En aucun cas nous ne souhaitons dire ici que l’approche par le rapport de force ne doit pas exister, mais inversement nous disons que dans tout rapport de force il y a au fond une recherche de rapport d’existence. Et au coeur de tout rapport d’existence il y a de multiples possibles, comme le rapport de coopération – la coopération tout simplement –, le partenariat, la solidarité, etc.

Ce qui n’empêchera pas que des conflits subsistent et des désaccords, mais au sein de la reconnaissance mutuelle de cette existence en tant qu’entité/collectif. Cela demanderait d’autres développements sur la notion de conflit et de démocratie.

Ce mot est-il utilisé par d’autres acteurs mais avec ub sens différents ?

Non ce mot n’est pas utilisé par d’autres acteurs. Quoi que lorsqu’on l’utilise, il semble d’emblée être compris, comme une évidence ? Il nous arrive de l’utiliser de plus en plus souvent dans les conversations même avec des tiers et semble à chaque fois accepté sans problème. Peut-être parce que trop consensuel ou parce que l’on envisage difficilement l’absence de rapport d’existence dans notre quotidien fait de multiples relations.

Ceci dit, un partenaire de Délier les fils de l’eau lisant l’article de la Chronique #4 de la rue Gray – Linterpellation du conseil communal, un rapport d’existence et surtout beaucoup de patience qui a utilisé pour la première fois cette idée de rapport d’existence, dira “Mais c’est intéressant, cela laisse de la place aussi au rapport de force !” et de répondre “Oui, si cette manière d’entrer en relation par l’interpellation communale ne devait pas fonctionner, alors on pourrait toujours avoir recours au rapport de force ! Ce qui est une autre manière d’exister, mais cela on le décidera avec les habitant·e·s !”

Ce concept/mot est il en relation avec la co-production ?

Nous pourrions dire qu’il n’y pas de co-production sans un rapport d’existence. Il faut la reconnaissance mutuelle des entités différenciées qui vont coproduire avant d’entrer dans une relation de co-production, cela semble être un truisme. Cette reconnaissance de l’existence mutuelle entre collectifs différents signifie aussi qu’il y a reconnaissance de la différence, de l’altérité, en termes d’objet, d’objectif ou de mode d’existence (recherche scientifique. activisme politique, administration publique, etc.).

D’une manière générale les entités qui produisent sont déjà existantes. Lorsqu’un centre de recherche crée un partenariat avec une association par exemple, ou un pouvoir public, etc., il s’agit d’entités qui existent avant leur mise en relation. Dans le cas qui nous occupe, il y a d’abord, pas d’existence. Alors qu’existe le problème, la souffrance vécue, l’injustice, etc. Mais cela n’existe pas tant que des humains de la font pas exister dans un espace public.

Et quelle définition avez-vous de la co-production ?

Nous entendons l’idée de co-production comme étant le résultat d’une action assumée, voulue, co-décidée et produite par un ensemble de protagonistes (personnes ou groupes de personnes) impliquées dans ce qui fait la situation de coproduction, chacune possédant des savoirs, pratiques et positionnement utiles à l’ensemble.

C’est un terme que nous employons avec les EGEB quoique souvent avec des déclinaisons multiples : codiagnostic, co-création, co-design, co-gestion, etc. Ceci dit, cette notion de co-production, à Bruxelles, n’a pas toujours bonne presse et possède des relents de concept voulu plus par les autorités publiques, un concept qui serait plutôt institutionnel que, par exemple, les notions de co création, co-conception, cogestion.

Ceci dit, cette notion de co-production, à Bruxelles, n’a pas toujours bonne presse et possède des relents de concept voulu plus par les autorités publiques, un concept qui serait plutôt institutionnel

Pris dans ce sens, nombreux sont ceux qui se méfient de la notion de co-production, mais c’est intéressant car cela permet la discussion... Nous tenterons de discuter ce point à Bruxelles avec des acteurs de la société civile et en lein avec le réseau Fairville.

Il se fait qu’avec Fairville, nous voyons de plus en plus l’utilisation du terme de co-production d’initiative citoyenne. Voilà qui nous intéresse plus. Cela veut dire que cela laisse le temps de l’émergence de cette initiative, le temps de se constituer, d’exister. Et même si elle est diverse, il y a prise de considération de ce travail d’alliance inter-citoyenne - pour le dire ainsi - qui prévaut sur la dynamique unique du rapport à l’institution publique, celle du pouvoir. C’est la capacité à agir qui qui se met à exister face au Pouvoir.

Cette notion a-t-elle à voir avec la notion de démocratie ?

Développer ce point nous prendrait trop de temps, il y a tellement de niveaux à considérer dans un monde qui se globalise. On peut dire que c’est la même hypothèse que pour la co-production puisqu’au fond cette dernière se fonde sur le rapport d’existence.

Bornons-nous à dire que pour le moment, nous voyons que la démocratie représentative, élective, devient inapte à résoudre les problématiques environnementales et sociales. Les risques qui pèsent sur les populations d’une manière générale et les plus précaires en particulier augmentent sans cesse. Les inégalités ne cessent de s’amplifier et la pression sur notre environnement ne cesse de croître.

Bornons-nous à dire que pour le moment, nous voyons que la démocratie représentative, élective, devient inapte à résoudre les problématiques environnementales et sociales.

Si la démocratie se caractérise aussi par la possibilité pour les citoyens (individuellement ou collectivement) d’exprimer leur droit à définir leur environnement social, politique, économique et écologique, dès lors toute existence d’entité (personne ou collectif) usant de cette expression renforce la vitalité de l’espace public de délibération, mais aussi et surtout renforce potentiellement les processus de décision intégrant le plus grand nombre de voix possibles (dont celles des minorités).

Ils rendent aussi vivant ce que Castoriadis appelle l’imaginaire social instituant. Et c’est sans doute là dans cette forme générativité instituante que notre intérêt avec les EGEB va se porter le plus et moins dans une volonté de définir ce que serait la démocratie en tant que telle.

Il s’agit de renouveler nos démocraties classiques (représentatives) en renforçant des formes à la fois de distribution (les communs) et de redistribution du pouvoir et de certains moyens, selon des formes encore à instituer localement ou plus globalement. Il y aurait encore tellement à dire !